Modern life…

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Le Whitney Museum propose, jusqu'au 18 Avril, une exposition intitulée : " Modern Life. Edward Hopper and his time ". L'occasion d'admirer les œuvres d'un des plus subtils peintres américains.

Agnès

Les trois fenêtres de la chambre sont éclairées. Il n’y a qu’un seul rideau qui flotte au vent. Indiscret, l’œil se glisse furtivement à l’intérieur. Elle, on la devine plus qu’on ne la voit. Un déshabillé rose pâle. Peut-être se prépare-t-elle à aller se coucher… Vu l’heure tardive, c’est probable… Elle est seule.
On n’en saura pas plus. Juste une seconde de l’intimité d’une femme sans visage, entrevue à la dérobée. Les tableaux d’Edward Hopper transforment leurs spectateurs en voyeurs. Voyeurs involontaires, bien sûr, sans mauvaise intention, à la fois troublés et gênés d’avoir surpris un petit instant de vie qui ne leur était pas destiné.
Je n’arrive pas à détacher mes yeux de ces fenêtres, la nuit. Voilà bien dix minutes que je scrute le tableau en notant le moindre détail. Dans la vaste salle du Whitney Museum, les visiteurs avancent lentement, s’arrêtant parfois, mais, finalement, poursuivent leur visite.

Un maître dans l’art de célébrer l’insaisissable

Moi, je suis bloquée devant  » Night Windows  » depuis tellement longtemps que les gens commencent à me regarder bizarrement. Qu’est-ce que je pourrais leur dire ?
Messieurs, Mesdames, ne vous inquiétez pas, je vais bien ! J’attends juste que la femme se retourne, parce que, c’est idiot, je sais, mais j’ai l’impression que je vais la reconnaître. Il faut juste que je vois son visage. Déjà, tout à l’heure, dans l’autre salle, j’étais tombé en arrêt devant la toile représentant un homme d’âge mur, tout seul, au milieu de nulle part, devant une station-service. Lui aussi, j’ai cru le reconnaître…
Edward Hopper est considéré comme le chef de file du réalisme dans la peinture américaine. Cet  » homme étrange, avec qui ça vaut le coup de parler  » (selon un journaliste du New York Times dans les années 30) était surtout un maître dans l’art de célébrer l’insaisissable : un trait de lumière révélant un petit bout d’intérieur ; New York, ville à la fois séduisante et écrasante ; et surtout, ces inconnus, entrevus l’espace d’un instant, offrant le spectacle d’une solitude, parfois d’autant plus forte qu’elle surgit au milieu d’une foule.

De la lumière s’échappera des fenêtres

Très subtilement, les tableaux d’Hopper révèlent des failles. Celles qui s’échappent des gens, malgré eux, quand ils ne savent pas qu’on les observe. Je me demande si, en ce moment même, les visiteurs du Whitney Museum remarquent tout ce qui me passe par la tête devant  » Night Windows « … Est-ce qu’en me jetant des coups d’œil discrets, ils peuvent entendre une chanson de Radiohead ? Est-ce qu’ils peuvent voir défiler des images du film de Chéreau  » Ceux qui m’aiment prendront le train…  » ? Est-ce qu’en m’observant plus attentivement, ils peuvent plonger leur regard dans une cuisine éclairée, de l’autre côté de la cour, au sixième étage d’un immeuble parisien ? Tous les soirs, moi, dans cette cuisine, je voyais une femme qui dînait seule à une petite table… Est-ce qu’en me regardant, ils ont, eux aussi, vaguement envie de pleurer sans trop savoir pourquoi ?
Je vais sûrement rester plantée là jusqu’à ce soir. Peut-être même jusqu’à la fin de l’exposition. On décrochera les tableaux et je serai toujours là à attendre que la femme se retourne enfin.
En rentrant chez moi, je prendrai le métro. Un métro qui, à un moment, sort de terre pour devenir aérien et passe entre les immeubles. Il fera nuit. De la lumière s’échappera des fenêtres. Derrière les vitres, j’apercevrais un mur, la lueur d’un écran de télévision, une lampe suspendue au plafond… Quelques silhouettes seront en train de travailler, de manger, de discuter ou de fumer une cigarette. En rentrant chez moi, ce soir, lorsque le métro deviendra aérien, je vais croiser une foule d’inconnus et, sans qu’ils le sachent, je partagerai une seconde de leur existence. Cette seconde-là, Edward Hopper en a fait de l’Art.

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