Un mercredi soir à l’Apollo Theater

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Chaque mercredi soir, l'Apollo Theater invite des inconnus en quête de gloire à monter sur scène. Agnès, elle, est restée bien sagement assise dans l'assistance. Ambiance !

Agnès

La voix monte, enfle, et, subitement, le moindre recoin du théâtre est remplie d’une émotion indescriptible. Depuis plus d’une heure que la Nuit des Amateurs a débuté à l’Apollo Theater, une dizaine d’artistes ont défilé et ils étaient tous plutôt doués (je ne sais pas chanter, c’est le grand drame de ma vie ! Du coup, les gens qui savent m’épatent !) Rien à voir, cependant, avec la tornade qui vient de s’emparer du micro. L’inconnue sur scène, en trois mesures, a tout dévasté sur son passage. Et 1700 personnes se sont levées d’un seul coup, portées par un souffle et une interprétation magistrale !
En plein cœur de Harlem, sur la 125ème rue, l’illustre Apollo Theater perpétue une tradition débutée en 1934 : chaque mercredi soir, de janvier à octobre, la Nuit des Amateurs offre un tremplin pour la célébrité à des inconnus. Jeunes ou moins jeunes, standards du blues, de la soul, du Rn’B ou compositions originales, tous ont droit à quelques minutes pour convaincre et emporter l’adhésion du public. Première étape, qui sait, à une longue carrière…
Haut lieu de la musique noire américaine, l’Apollo Theater a ainsi révélé au cours de son histoire, des grands noms comme Ella Fitzgerald, Billie Holliday, Diana Ross, Marvin Gaye, James Brown, Aretha Franklin ou encore Michael Jackson…
C’est dire si l’enjeu et la pression sont de taille pour les participants. D’autant plus qu’ici, c’est le public qui décide. Vous êtes bons ? Alors, tout va bien : le public vous applaudit et vous encourage. Par contre, vous êtes moins bon ? Aïe ! On vous le fait savoir bruyamment et, à partir de là, vous devriez peut-être réfléchir à un autre choix de carrière. C’est d’une cruauté… Tout de même !

Coups de genoux dans mon fauteuil

Parlez-en au pauvre jeune homme qui est en train de se faire éjecter de scène. Pourtant, il est loin d’être mauvais, mais peut-être ai-je l’oreille moins aiguisée que celle du public de l’Apollo Theater. En plein milieu de sa reprise version rap de « The Dock of the Bay », de Otis Redding, la moitié de la salle s’est mise à siffler et à huer. Oh, c’est rude ! N’exagérez pas, quand même. Ne se produit pas à l’Apollo qui veut, même pour la Nuit des Amateurs. Moi, par exemple, je ne pourrais pas ! (1 heure de spectacle et je me sens prête à entonner un tube des Supremes devant 1700 personnes… J’ai complètement perdue la tête !) Non ! Ce n’est pas un karaoké géant ! Il y a des auditions préalables et seuls les meilleurs sont retenus.
Alors, rangez les tomates, ce garçon est peut-être un tout petit peu moins bien que les autres, c’est tout… Je suis désolée pour lui. D’autant plus que, d’après moi, il est plus tétanisé par le trac que mauvais chanteur. Mais la salle est impitoyable ! Derrière moi, un type s’est levé et, en donnant des coups de genoux dans mon fauteuil, lance des huées de toutes ses forces. Sur scène, le malheureux achève sa chanson vaillamment et, après un courageux salut, quitte les planches en emportant ce qui restera certainement une des humiliations les plus cuisantes de sa vie.

Une reprise de Beyoncé

Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur les cruelles lois du show-business qu’arrive une jeune femme rondelette, vêtue d’une robe bleue. Elle s’empare du micro, laisse la musique démarrer et, après une inspiration, se lance dans la reprise d’une chanson de Beyoncé, et là… La vache ! (réflexion indigne de la critique musicale que je compte devenir après ma soirée à l’Apollo Theater, mais je ne trouve rien d’autre à dire !). Le Rn’B actuel n’est pas ma tasse de thé. Souvent trop apprêté et trop artificiel. Mais sûrement n’est-ce qu’une question d’interprétation.
Parce que, sur scène, une digne descendante des plus grandes interprètes de la soul music donne à une chanson Rn’B contemporaine un peu quelconque une profondeur et une puissance décoiffante ! Le public de l’Apollo Theater est littéralement emporté par une voix grave, qui monte en puissance au fur et à mesure jusqu’à exploser dans un rugissement phénoménal ! Je suis soufflée ! J’ai l’impression que les murs du théâtre viennent de s’écrouler, qu’un ouragan a tout dévasté… Et qu’une inconnue vient, en trois minutes, de tout simplifier, de tout casser et de ramener la musique là où elle doit être, à sa vraie place : au cœur des émotions du public !
Danyelle Page, c’est son nom, a gagné ce soir la nuit des Amateurs. Et comme Aretha Franklin qui, bien avant elle, a triomphé sur la scène de l’Apollo Theater avant de démarrer sa carrière, je ne dirais qu’un mot : R-E-S-P-E-C-T !

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